Vendredi
20 mai 2005 - La
Bobine
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Albin
de la Simone en duo
album "Albin de la Simone"

Drôle de nom. Mais le plus drôle, cest quil
est vrai ! Celui qui le porte la hérité dancêtres
ainsi baptisés daprès le nom dune rivière,
la Simone, qui veine quelque part le creux de lAisne. Voilà
pour la généalogie, mais pas tout à fait pour
la géologie, car on trouvera à la fois cocasse et
poétique quun auteur-compositeur-musicien-chanteur
doté dun nom de rivière fasse équipe
sur son premier album avec un réalisateur artistique nommé
Renaud Létang. Entre ces deux-là, une parenté
bucolique irriguée à leau douce mais également,
avant tout, une confluence naturelle desprit et de ton, associant
lécriture pointilleuse de lun et le savoir-faire
pointilliste de lautre pour donner corps (sans oublier lâme)
à une douzaine de chansons aussi séduisantes quinattendues.
En cherchant un peu, évidemment, on naura
aucun mal à recomposer autour dAlbin une famille artistique
de doux-dingues, de Boris Vian aux Chédid père et
fils et, par lien direct, dautres illustres histrions de la
coolitude avec lesquels notre homme a collaboré durant la
dernière décennie comme pianiste ou arrangeur en studio
et sur scène : Souchon, Arthur H ou Mathieu Boogaerts. Entre
autres. Car la carte de visite dAlbin de la Simone ressemble
à une mappemonde. Angélique Kidjo, Jean-Louis Aubert,
Salif Keita, Alain Chamfort ont notamment fait appel aux services
de cet autodidacte venu au jazz par atavisme (son père était
clarinettiste de jazz, tiens donc) mais qui na depuis cessé
délargir sa gamme, moins par lassitude que par goût
des rebondissements et de laventure.
Le voilà donc, contant des historiettes sans
conséquence mais nullement sans substance, pratiquant avec
un certain plaisir amoral une langue mouchetée dépines
ça gratte mais cest pas grave - , maquillée
par une voix à la neutralité inquiétante. Il
dit aimer laspect « consommable » des chansons,
leur côté bonbons, mais les siennes ont assurément
plus le goût du poivre que celui du miel. On sy pend
(Ton pommier), il y a des Piranhas dans le lavabo et cachés
dans les disques, on gobe nimporte quoi (Tu es là)
et on frôle un à un quelques délicieux interdits
(Délice, Du bon côté) avec une légèreté
déconcertante. Chanteur décalé ? Oui, mais
en décalage horrible, nourri au ciné-malsain de Cronenberg
et aux contes cruels importés du Japon à travers les
films et les livres qui le nourrissent depuis des années.
Voyez linventaire, tel un Prévert pervers, quil
effeuille sur Elle aime, en duo avec Feist, canadienne anglophone
(ici en VF) quon a déjà aperçue en appât
sexy aux côtés de Gonzales. Quant à lautre
duo du disque, avec un Souchon en grand prince de lautodérision,
il met en balance la barmaid Patricia, entichée dun
vieux chanteur (Alain) tandis quun jeune godelureau (Albin)
cherche à attirer ses faveurs. Dune prose rosse, Albin
brosse des situations à hurler de rire, même si ce
rire menace à tout moment de virer au jaune, voire au noir.
Sur lair innocent dune petite ritournelle, Avant tout,
I want you est en lespèce un modèle de déclaration
vacharde.
Côté musique, autour du piano oblique
dAlbin, cest une fanfare méticuleuse qui avance
à pas sournois, sur des cadences proches du débit
parlé mais qui semballent aussi sans prévenir,
provoquant à lécoute cette sensation curieuse
davoir affaire à un genre dexotisme immédiatement
familier. Une brassée de cuivres soufflent ici un vent rauque,
une scie musicale laisse échapper ses ondoiements irréels,
ailleurs un vieux banjo (tenu par Mathieu Chédid) bringuebale
autour dune valse, plus loin un clavecin et des churs
pop forment comme une farandole enfantine
Partout la patte
gracile de Renaud Létang et les trouvailles sonores et aromatiques
dAlbin donnent de lair et de lallure à
ces airs qui, une fois entrés dans la tête comme par
une délicate effraction, menacent sans que personne ne songe
à sen plaindre dy élire domicile pour
longtemps.
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